Jean Eugène Bersier

[ Introduction ] - [ L'Exposition Virtuelle ] - [ Le musee ] - [ Leur Avis ] -

Article d'André Paulin pour la revue "TRIPTYQUE", Juin-Juillet 1931

ARTS



J.-E. BERSIER

Vêtu de velours, haute carrure campée dans un large fauteuil, yeux moqueurs, lunettes d'or, fumée de pipe et mains de prélat..., on discuterait avec Bersier pendant des heures. Je connais peu d'intelligence aussi mordante et aussi généreuse. On oublie rarement ce dont on a parlé avec lui. J'entends encore ce qu'il me disait la semaine dernière en me montrant ses grandes études pour une " Antigone ".

... " Oui, les natures mortes, les paysages, les morceaux de nus " les copies conformes d'après nature ", transcrites et assaisonnés au goût de la personnalité de chacun, c'est bien, mais à quelle œuvre plus grande et plus complète aspire celui qui ose regarder plus loin ! Ce fameux problème de la peinture pure, dont on parle dans chaque atelier et dont résonnent les murs de Montparnasse depuis tant d'années, n'est-ce pas au fond le problème pictural transposé au seul point de vue physique : réactions visuelles plus ou moins rapides, plus ou moins sensibles, d'où finesse des valeurs, richesse des tons. Il semble étrange que des esprits cultivés et lettrés puissent se confiner dans la pure technique, (non pas que j'en nie l'absolue nécessité comme base profonde de toute peinture) sans chercher à mettre en jeu tout le meilleur d'eux-mêmes, y compris leur intelligence. Le problème pictural à la mode de Rubens ou de Rembrandt est autre chose qu'une question de rétine : la peinture exprimant des idées, des passions, des sentiments, comme la littérature. Pourquoi pas ? Ce fut son but à l'origine. Fresques égyptiennes, fresques pompéiennes, peintures romanes et gothiques étaient des livres publics instruisant les foules. Pourquoi réduire aujourd'hui le domaine de la peinture aux seuls rapports de tons et équilibres de volumes, en supprimant toute possibilité de portee intellectuelle ou symbolique. Dans la peinture française actuelle, deux peintres seulement ont osé affirmer ce point de vue : Desvallières et Maurice Denis. Il ne semble pas que cette façon de voir ait nuit à la finesse de leur œil. Existe-t-il des talents plus riches en coloris vibrants ou en nuances subtiles ? Leur joie de peindre vit en parfait accord avec la pensée ou le sentiment que leur peinture exprime. La poésie qui se dégage de leurs toiles n'est pas seulement la poésie des nuances choisies et assemblées, elle a sa source profonde dans l'inspiration et dans la raison d'être du tableau. La sensibilité et l'imagination gardent toute leur puissance au service de la composition mûrement pensée. Le plus beau morceau jailli d'après nature arrive rarement, pour ne pas dire jamais, à la beauté stable et profonde du tableau recréé par l'esprit... "

Ils sont rares les jeunes qui osent avouer un idéal différent de celui de la horde à succès. Il faut avoir du courage pour s'écarter des chemins battus, pour entrer par la porte étroite... Bersier est de ceux-là. Il peint cependant des paysages profonds qui suffisent à s'imposer par eux-mêmes. Ses natures mortes sont puissantes et serrées (La Soupière, Coupe de Fruits), ses nus marquent toujours une recherche intéressante dans l'arabesque des mouvements, (Baigneuses, Le Repos). Il veut aller plus loin : créer des œuvres au gré de sa pensée d'après les données apprises sur nature et y mettre son âme...

Dès ses débuts, ses portraits avaient trahi un souci psychologique dépassant la reproduction fidèle des formes extérieures. Ce qui l'intéresse c'est l'expression d'un sourcil, le dessin particulier d'un nez ou d'une bouche, les rides, les déformations révélant des instinct, des passions et composant l'atmosphère psychologique d'un visage (Portrait de Marcel Bertrand, Portrait de M. Seyrig, Portrait de Femme, Portrait de Maurice-Pierre Boyé). Par ces recherches et ces analyses serrées du visage humain, Bersier a acquis une connaissance rare de toutes les qualités et possibilités d'expression.

En dépassant les limites raisonnables on pourrait craindre de tomber dans la déclamation (voir Bernin et Cie). Souhaitons que Bersier sache garder l'équilibre sans avoir besoin de garde-fou.

J'ai connu Bersier autrefois à la Grande Chaumière. C'était en 1917. Il sortait des bras de J.-P. Laurens et venait travailler dans l'atelier de René Ménard, de Lucien Simon et de R.-X. Prinet. Il avait deux passions qu'il n'admettait pas qu'on discutât : Ingres et les Primitifs. Il leur est resté fidèle. Ses nombreux voyages en Italie n'ont fait que le pénétrer plus profondément encore de l'esprit classique, de l'amour du beau, du culte du vrai. Sur cette terre imprégnée d'histoire où les cyprès, arbres de mort, étendent également leur ombre sur les temples antiques et des porches romans, il a vu partout de vivants symboles.

De Toscane, d'Ombrie, de Vénétie, il a rapporté des études pures, des dessins, des aquarelles, marqués au sceau de la beauté profonde qui va plus loin que la joie (Saint François prêchant aux Oiseaux, Jardin à Florence, Le Grand Canal à Venise, les Cyprès).

En France, Bersier a surtout travaillé dans l'Est aux environs de Belfort (certaines toiles de neige et de sapins évoquent l'âpre sévérité de Courbet) et en Provence, (l'Evêché de Lisle-sur-Sorgue, le Pont du Gard, Les Oliviers, Le Mas, Les Pins, Le Bois, Vue de Mer). Bersier vie en sage. Il habite plus de la moitié de l'année dans sa maison rose de St-Jean Cap Ferrat. Il travaille beaucoup, il peint, il dessine, il regarde. Ses dessins au fusain dur, à l'encre de chine le plus souvent, ont une étrange richesse de valeurs noires et blanches. Un rehaut d'aquarelle y ajoute souvent la qualité du ciel.

Bersier a déjà exécuté de nombreuses décorations. Au Val d'Ajol, en collaboration avec Lecaron, il a peint à fresque dans la salle des fêtes, sept panneaux décoratifs représentant les travaux de la terre. En 1925, à l'exposition des Arts Décoratifs, il fut chargé d'exécuter une composition tropicale pour le Palais des Colonies. J'ai vu aussi chez lui les reproductions de quatre panneaux allégoriques : St-Georges, les Métiers, les Athlètes, les Indiens, qui doivent décorer la Salle des Eclaireurs du Territoire de Belfort.

Avec Lecaron, Conrad, Cochet et Le Molt, pour un ensemble dans un théâtre moderne, Bersier a tracé un Hamlet, évoque toute l'angoisse et toute la passion du théâtre shakespearien.

J.-E. Bersier prend part à de nombreuses manifestations d'Art. Il expose régulièrement aux Tuileries et au Salon d'Automne. Depuis 1925 ses expositions de groupe à la Galerie Devambez, chez Carmine, à l'Art Contemporain, à l'Art Français, chez Charles Marck ont montré chaque année une œuvre plus pesée, plus mûrie, cherchant à se dégager des influences et des préjugés.

Ses admirables lithographies où l'esprit et le crayon associés tracent des scènes de la vie avec une ironique âpreté font penser à Forain et a Daumier. Le trait décisif, rapide et souple traduit jusqu'à l'intonation d'un mot.

Sensibilité intelligence, érudition, que faut-il de plus pour faire un peintre ? Et Bersier possède en outre le véritable secret de la réussite : aimer son métier.

André Paulin

.